Enjeux du numérique dans les salles de cinéma
Message publié le le 17/02/2007 à 11:50:44 par Milène LEFÈVRE - lu 3168 fois |
Le passage au numérique dans les salles de cinéma : enjeux pour la diversité culturelle.
Lorsque Georges Lucas annonce en 1999 que l’épisode III de Star Wars ne sera exploité qu’en numérique en 2005, il est loin d’avoir perçu les différents enjeux pour la distribution et l’exploitation liés à la révolution numérique. Aujourd’hui, seules 1 % des salles (soit 1500 sur 165 000) sont équipées de projecteurs numériques dans le monde.
Ce bouleversement est néanmoins imminent et inévitable. Préserver la diversité culturelle, ce serait accompagner l’ensemble des acteurs dans cette mutation technologique sans qu’ils perdent leurs spécificités culturelles. Ce propos n’abordera pas la question subjective de la qualité liée à la projection numérique. Les enjeux en terme de diversité culturelle sont ailleurs : notamment dans la relation entre exploitants et distributeurs.
1.- POURQUOI ET COMMENT PASSER AU NUMÉRIQUE ?
A.- LES AVANTAGES CERTAINS D’UNE EXPLOITATION NUMÉRIQUE
La dématérialisation des films permet aux distributeurs d’économiser les dépenses liées à la fabrication d’une part des copies physiques (qui s’élèvent à 1000 € environ par copie), et d’autre part du transport de ces dernières qui ne nécessite plus un acheminement par transporteur routier.
Cette dématérialisation est profitable aux exploitants notamment pour des cinémas situés dans des zones rurales habituellement mal desservies par les transporteurs. Chaque salle souhaitant programmer un film au moment de la sortie nationale en a la possibilité.
La qualité d’une copie ne se dégrade pas au cours de son exploitation : la millième représentation est identique à la première alors que la copie argentique serait bonne à jeter. Des films de patrimoine ou de répertoire conservent la même qualité au fil des années.
De plus, chaque cinéma peut avoir une programmation davantage diversifiée dans la mesure où l’acheminement d’une copie n’est plus problématique.
Par ailleurs, les cinémas peuvent proposer des films en différentes versions (VOST – Version pour malentendants). Cela est rarement le cas actuellement dans les petites salles de province ; les distributeurs étant persuadés que le public provincial ne se déplace pas en cas de version originale.
B.- LA PHASE DÉLICATE : LE PASSAGE DU 35mm AU NUMÉRIQUE
La première chose qui pourrait venir à l’esprit concerne l’équipement des salles de cinéma ; un projecteur numérique seul coûte aujourd’hui environ 70 000 €. A cela s’ajoute le prix du serveur qui devra stocker et gérer les films au format numérique : 15 000 €. Pour être révélateurs ces montants sont à comparer à celui des projecteurs 35 mm qui sont achetés neufs à 35 000 €. Sans entrer dans des débats techniques, un projecteur numérique aurait une durée de vie inférieure et des coûts de maintenance plus élevés que le projecteur analogique.
Le renouvellement du parc de projecteurs numériques pourra être progressivement pris en charge par des réseaux d’exploitation importants du type UGC ou Europalaces qui possèdent une assise financière puissante même s’ils sont encore dans le remboursement des crédits liés à la construction de multiplexes. En revanche, il est certain qu’aucun exploitant indépendant, sans aide financière, ne pourra prendre en charge ces investissements.
Pour les distributeurs, comme nous l’avons vu plus haut, les économies réalisées sur les grosses sorties justifient pleinement le passage au numérique mais la question peut alors se poser pour les sorties qui ne peuvent s’effectuer dans plus de 35 salles. Une fois le numérique en place, les « gros » distributeurs n’auront pas intérêt à proposer une offre mixte : entre copies argentiques et support numérique. Les surcoûts seraient démesurés et cela n’inciterait pas les exploitants à s’équiper en projecteurs numériques. Le numérique est avant tout une économie de réseaux.
Le cas des établissements mono-écran est d’autant plus compliqué. Non seulement les recettes sont plus faibles que dans les complexes mais en admettant qu’ils arrivent à financer l’équipement nécessaire pour des projections numériques, ils abandonneront alors leur ancien projecteur analogique car ils n’auront ni l’espace nécessaire ni les moyens de l’entretenir. Ils seront contraints par une programmation uniquement numérique, ce qui suppose une offre diminuée, notamment de la part des distributeurs qui continueraient à faire des sorties en analogiques, car moins coûteuses (cf. partie 2.B). Pour l’exploitant qui, au contraire, ne voudra pas s’équiper en numérique, l’offre qui lui sera proposée concernera que des sorties peu commerciales qui ne lui permettront pas de survivre. Il programmera un cinéma marginal bien que représentant de la diversité culturelle.
Ce problème se pose moins pour les multiplexes qui, par définition possèdent plusieurs salles, donc plusieurs projecteurs. Ils peuvent ainsi proposer une offre mixte : une partie des projections encore en 35 mm et l’autre partie en numérique.
2.- LES CONSÉQUENCES D’UN PASSAGE AU NUMÉRIQUE SUR L’ÉCONOMIE
A. LES NOUVEAUX ENTRANTS : UNE MENACE POUR TOUS
Afin de protéger le secteur à la fois d’une surenchère technologique à chaque invention mais aussi de la multiplication des standards en matière de compression, les 7 grands studios américains ont signé un accord en juillet 2005 (Norme Digital Cinema Initiative, DCI) afin de s’accorder sur les grands principes notamment en matière de qualité de projection, de compression de l’image et de cryptage et sécurité des œuvres.
Le cryptage de l’œuvre a pour finalité de la sécuriser contre tout téléchargement illégal. Il entraîne un coût élevé qui réduit considérablement les économies réalisées sur le tirage physique des copies. Ces coûts étant fixes, ils sont moins gênants pour le studio américain qui souhaite à tout prix protéger son œuvre du piratage au niveau mondial.
En revanche, il est légitime de se demander si le distributeur de films d’auteur qui ne vise pas un public supérieur à 50 000 entrées en salle accepterait de payer une somme aussi importante pour protéger son œuvre. Et, si, au contraire sa finalité n’est pas de montrer les films au plus grand nombre de personnes.
La numérisation des films va modifier la relation traditionnelle entre exploitants et distributeurs. Des nouveaux intermédiaires apparaissent : les entreprises chargées d’encoder / compresser / décompresser / crypter les films. Les installateurs/intégrateurs de ces clés de protection ne sont pas les entreprises qui gèrent les cinémas car l’exploitant n’a pas la formation adéquate en informatique pour gérer un serveur. Les distributeurs n’ont pas non plus les compétences nécessaires pour transmettre les clés de protection aux exploitants. Ces entreprises auront pour clients à la fois des distributeurs et des exploitants. De ce fait, il se peut que ces nouveaux agents cherchent à transformer leur savoir-faire en un enjeu de pouvoir et donc à faire pression sur les exploitants pour qu’ils s’intègrent verticalement auprès de certains distributeurs ou auprès de réseaux d’exploitation. Des accords « secrets » pourraient être passés et cela pourrait modifier la politique éditoriale de certaines salles.
Il n’est pas certain que les standards proposés par les normes AFNOR préconisées par la Commission Supérieure Technique du Cinéma soient respectés par tous les acteurs. Les différents formats de compression ou de cryptage posent un problème de compatibilité entre les différents serveurs. Il existe un risque d’opportunisme pour ces acteurs qui pourraient empêcher la diffusion de certaines œuvres si le distributeur n’a pas acheté la licence pour compresser le film dans le format lisible par la marque.
B.- LE RISQUE D’UN CINÉMA À DEUX VITESSES
Dans un rapport du CNC datant de 2001, il est estimé qu’une sortie numérique n’est avantageuse que si le film sort dans plus de 35 salles. Toujours selon ce même rapport, lorsque le film sort sur plus de 500 copies, les coûts de diffusion sont dix fois inférieurs à ceux des copies 35 mm.
Les gros distributeurs chercheront davantage encore à placer leurs films dans un nombre maximal de salles. L’offre sera uniformisée et chaque cinéma proposera plus ou moins les mêmes films, aux mêmes moments. En revanche, les « petits » distributeurs indépendants auront de plus en plus de mal à placer leurs films.
La programmation va devenir plus réactive en fonction des résultats de fréquentation, séance par séance : un film qui n’aurait pas fait suffisamment d’entrées à la première séance pourrait être déprogrammé immédiatement au profit d’un autre, plus commercial et donc prometteur. La durée d’exploitation d’une semaine minimum comme actuellement n’a plus lieu d’être. Cette durée d’exploitation tendra donc à raccourcir encore et le bouche-à-oreille pour les petits films n’aura plus le temps de fonctionner.
Les distributeurs indépendants ne pourront pas rivaliser avec les moyens marketing colossaux des distributeurs étrangers.
La démultiplication des copies permettra à des films commerciaux de saturer le marché sans réels surcoûts. Aujourd’hui, le distributeur accepte de produire une copie supplémentaire s’il est certain que cette copie sera rentabilisée. Néanmoins les économies réalisées sur le tirage des copies pourront être utilisées au choix soit pour promouvoir un prochain film, soit pour sécuriser le système de téléchargement, soit pour aider une autre branche du secteur, notamment l’exploitation lorsque le distributeur est intégré verticalement.
C.- UN PROBLÈME D’IDENTITÉ POUR LA SALLE DE CINÉMA
La facilité de transport des contenus permettrait en outre à d’autres types de programmation de voir le jour dans les salles de cinéma : un événement fédérateur comme un match de foot pourrait être retransmis, ce qui ouvre la porte à tous types de programmes, cinématographiques ou non, culturels ou non…
À l’heure actuelle, de nombreuses ententes de programmation, sous la forme de GIE, permettent à des petits cinémas indépendants de se regrouper et de défendre leurs intérêts communs, notamment auprès des distributeurs. Ces regroupements de salles n’ont plus lieu d’être dans un contexte de numérisation. Et pourtant, il semblerait que seule une solidarité et un regroupement de ces salles leur permettrait de se faire entendre par les différents acteurs impliqués.
Pour le consommateur, peut se poser la question même de la sortie au cinéma : pourquoi serait-il prêt à dépenser 9€, alors que chez lui, avec une connexion haut débit, un écran plat haute définition, il peut se procurer en VOD le film qu’il souhaite à un tarif tout à fait concurrentiel. Ce phénomène peut s’accentuer si la chronologie des médias n’est plus respectée (certains films sont sortis simultanément en salle, en DVD et étaient proposés en VOD au même moment).
CONCLUSION : DES AIDES SONT À METTRE EN ŒUVRE POUR PROTÉGER LA DIVERSITÉ CULTURELLE
C’est dans la période de transition qui s’annonce que les différents acteurs, notamment les garants de la diversité culturelle doivent être accompagnés, le temps que le marché s’ajuste à cette économie numérique. L’enjeu principal, en mon sens, va être de concilier les différents acteurs sans qu’une séparation entre deux réseaux de salles (équipées en numérique et non équipées) ne transforme l’exploitation cinématographique en deux économies distinctes et imperméables.
Cette transition ne pourra avoir lieu qu’avec l’aide d’institutions nationales comme le CNC aidé de la CST pour réguler et surveiller le marché, et le soutenir en cas de défaillances. Des organismes comme l’IFCIC ont un rôle à jouer dans l’octroi des crédits aux salles de cinéma souhaitant innover dans le numérique ; l’ADRC va devoir plus que jamais continuer à remplir sa mission locale, en incitant au développement du numérique en régions. Des programmes de soutien européen organisés par le Media Desk vont devoir être mis en place complémentairement. Toutes ces interventions doivent avoir comme objectifs d’assurer la transparence et la liberté des différents acteurs dans leurs choix. Ce pari réussira si les différents opérateurs respectent et soutiennent le réseau actuel de distribution.
A mon avis, tout comme le CNC profite du succès des films américains pour financer et aider la production française, les autorités chargées d’accompagner la révolution numérique devront s’appuyer sur le cinéma commercial pour financer ce renouvellement de la technique d’exploitation.
Sources :
Internet : www.cinematographe.org
www.digital-cinema.org
www.manice.org
Rapports : Adieu à la pellicule ? Les enjeux de la projection en numérique – Rapport de Daniel Goudineau
www.cnc.fr/Site/Template/T1.aspx?SELECTID=1921&ID=1226&t=1
Cinéma Nouvelle Génération, Actes de la table ronde du 7 -10 juillet 2005 : « La diffusion numérique : les enjeux pour les exploitants de salle de cinéma » http://www.cinemanouvellegeneration.com/2005/telechargement/TableRonde_actes.pdf
Livre : Dernier tango argentique, Le cinéma face à la numérisation – Olivier Bomsel et Gilles Le Blanc – Éd Les Presses de l’École des Mines de Paris – 2002.
|
|
|
|
|
|
 |
| Discussion |
Auteur |
Date |
Lu |
 |
Enjeux du numérique dans les salles de cinéma | Milène LEFÈVRE | 11:50 le 17/02 | 3168 |
|
 |
| Forums Oragora
|
|