La Corée, une tête de pont menacée
du combat pour la diversité culturelle
Le cinéma sud-coréen est en ce moment l’objet de toutes les attentions. En Europe, sortant de l’ombre des cinémas d’art et d’essai, il exporte désormais des films à gros budgets et à grand spectacle dans toutes les salles, comme avec The Host, à l’affiche cette semaine en France. Non content d’exporter des blockbusters, il continue d’être régulièrement sélectionné dans les meilleurs festivals : Ivre de Femmes et de Peinture à Cannes et Oasis à Venise en 2002, Old Boy à Cannes en 2004.
Mais les premiers spectateurs du cinéma coréen sont les Coréens eux-mêmes. Le cinéma coréen jouit d’un véritable engouement dans son propre pays, où sa fréquentation augmente chaque année : de 18 % en 1997, elle est passée à 37 % en 1999 et a atteint 50 % en 2005.
Enfin, citons un dernier spectateur notoire du miracle coréen : les États-Unis, qui s’inquiètent de perdre leur influence culturelle dans ce pays de plus en plus puissant et compétitif, et qui redoublent les attaques contre les politiques de protection du marché national appelées screen quotas (ou quotas écrans). L’enjeu stratégique pour les Américains mérite d’être expliqué dans un premier temps, et l’on verra pourquoi un premier coup a été porté à ces protections lors de la crise économique de 1998, et d’autres assauts décisifs en 2004 et à l’été 2006.
Constatant la santé florissante du cinéma coréen, de nombreux partisans de la libéralisation du marché, exportateurs américains et industriels coréens, interrogent la pertinence du système des quotas : pourquoi empêcherait-on la levée des quotas étrangers si le cinéma national se porte aussi bien ? Ce point de vue renverse dangereusement la perspective en laissant supposer de façon trop optimiste, ou disons trop précoce, que cette économie se soutient désormais de façon entièrement autonome.
La politique des "screen quotas" a été un moteur très efficace du cinéma coréen. Pourtant, elle aura eu une durée de vie très courte : devenue effective en 1993, elle a presque pris fin à l’été 2006, ayant été largement amputée lors des accords de commerce entre les États-Unis et la Corée qui ont été négociés à Washington et à Séoul en juin et juillet derniers. Jusqu’à présent, cette politique consistait à réserver des plages de temps obligatoires sur les écrans coréens : une salle était obligée de diffuser des films coréens pendant 146 jours par an, c'est-à-dire pendant 40 % de son temps. Le KOFIC, une association privée, mais néanmoins financée à 100 % par l’État, est chargée de proposer les règles d’organisation du secteur et de veiller à l’application de ces règles. Depuis les accords conclus à l’été 2006, ce nombre est tombé à 73 jours par an, c'est-à-dire la moitié, 20 %. Si les Américains ont souhaité voir baisser le chiffre des quotas en dessous du taux de fréquentation actuel des films nationaux, c’est bien qu’ils entretiennent l’espoir de renverser la balance en leur faveur.
Les Coréens ont accepté de faire ces concessions car les contreparties offertes sont de taille : à la suite de ces accords de libre-échange ou « FTA » (Free Trade Agreements), la valeur des échanges entre la Corée du Sud et les États-Unis, qui s’élève déjà à 71,5 milliards de dollars par an, pourrait augmenter de 29 milliards de dollars. Et ceci avec des avantages apparemment indéniables pour la Corée : en échange de la baisse des quotas écrans, les États-Unis acceptent de faire plus de place à l’industrie coréenne des voitures ou bien à son industrie pharmaceutique. Cet accord prouve une fois de plus l’importance qu’accordent les États-Unis à leur industrie audiovisuelle, toujours en première position dans leurs exportations. Il prouve aussi, proportionnellement, la place de plus en plus importante de l’économie coréenne : les États-Unis se servent souvent des FTA pour conclure des accords très limités pour leur partenaire, se cantonnant à importer plus d’agriculture ou plus de produits rudimentaires en échange d’une ouverture supplémentaire à leurs propres exportations. Or, la promesse d’accepter d’ouvrir leur marché à des secteurs aussi en pointe que l’industrie automobile ou pharmaceutique montre que le leadership de l’économie coréenne, grand pays des nouvelles technologies qui jouissait encore en 2002 d’une croissance de 6%, est aussi largement pris en considération.
Pour autant, les forces sont encore loin d’être équilibrées; c’est pourquoi l’ensemble des professionnels du cinéma coréen proteste vigoureusement contre cette récente décision. Beaucoup affirment qu’il serait dangereux de parier entièrement sur la dynamique déjà en place pour maintenir le niveau de réussite du cinéma coréen. En effet, le système des screen quotas, permet d’anticiper d’éventuels moments de faiblesse dans la production nationale, tels qu’elle en a connus en 1998. Ces accidents ouvriraient autant de brèches au redéploiement majoritaire du cinéma américain dans les salles, qui a été la règle après la guerre pendant le protectorat américain, puis de nouveau après les années de dictature, dans les décennies 1980 et 1990. L’histoire du cinéma coréen le place dans une situation risquée : ayant longtemps été essentiellement un cinéma sous influence, la période de prospérité qu’il vit en ce moment est plutôt une exception dans son histoire. En effet le cinéma coréen, né dans les années 1920 pendant l’occupation japonaise et sous l’impulsion des Japonais, s’est épanoui dans les années 1950 pendant la présence américaine. Sa réussite autonome est un miracle récent, qui a commencé avec les screen quotas de 1993 et dont on peut craindre qu’elle ne prenne fin avec eux.
Cette politique est d’autant plus vulnérable qu’elle découle d’une filiation un peu honteuse : les "screen quotas" de 1993 sont en fait des mesures qui remontent à 1962 et à la dictature militaire. Tombés en désuétude avec l’assouplissement du régime après les Jeux Olympiques de 1987, ils devaient originellement servir la censure et la propagande, qui forçaient l’industrie nationale à des rythmes infernaux (elle était associée à des obligations de rendement absolument démesurés) et barrait la route à toutes les importations (surtout japonaises et américaines). Cette politique avait accouché d’une génération de films aujourd’hui largement désavoués, les "quotas quickies", les produits bâclés et vulgaires qu’il fallait absolument fournir pour satisfaire les exigences de la propagande en trois « S » : « Screen, Sex and Sport… » Après les années 1960, cette production retomba et les quotas ne furent plus que mollement appliqués. Les cinéastes profitèrent de l’embellie démocratique après 1987 pour réveiller le cinéma coréen et allèrent donc récupérer une vieille loi de propagande pour en faire un outil positif. Dans ce contexte, les États-Unis peuvent aujourd’hui aisément défendre le cercle vertueux du libéralisme économique et du libéralisme politique, contre l’équivalence odieuse entre protectionnisme et autoritarisme.
Les régulations font l’objet de décisions d’autant plus urgentes que les technologies évoluent rapidement et modifient l’équilibre actuel. La réservation des écrans coréens est importante car ceux-ci constituent en fait le mode de consommation largement majoritaire du cinéma en Corée. Contrairement aux pays occidentaux, la consommation de films par le biais des VHS, des DVD, des retransmissions télévisées, n’a jamais offert un marché sérieux en Corée. Au contraire, les Coréens vont massivement voir les films en salles… ou bien désormais ils les téléchargent. La Corée a réservé les écrans aux films nationaux parce qu’ils ne pouvaient pas rattraper l’amortissement de leur production par d’autres modes de diffusion. Les États-Unis ont demandé qu’à l’avenir soient exceptés des quotas les films diffusés numériquement dans les salles, afin de reconquérir cet espace stratégique : parallèlement, l’équipement en projecteurs numériques des salles coréennes a déjà été largement amorcé par les majors hollywoodiennes, et ainsi l’exception numérique risque bientôt de devenir la règle de la diffusion en salles. C’est pourquoi les négociateurs coréens n’ont pas accepté pour l’instant de faire cette concession sur leurs quotas, qui représenterait en fait une véritable abdication.
C’est qu’en réalité, les barrières qui protègent la production du cinéma national ne sont pas nombreuses. La Corée ne dispose pas vraiment d’autres moyens importants que celui des quotas pour défendre son cinéma : il n’y a pour l’instant pas de taxes sur les billets, pas de véritables systèmes de subvention sur le modèle franco-canadien. Elle offre une alternative vraiment originale pour protéger son cinéma national, mais celle-ci est déjà en train d’être démantelée par les FTA.
Car pour les majors américaines, le problème de la Corée dépasse les frontières de la Corée. Le succès de ce cinéma a créé en Asie un véritable pôle de production et surtout un laboratoire de réflexion pour trouver peu à peu les moyens d’équilibrer les productions nationales et surtout, de les exporter, partout en Asie et au-delà de l’Asie. Ainsi, le cinéma coréen, comble de l’Histoire, suscite un véritable engouement populaire chez son vieil ennemi qu’est le Japon. Et par ailleurs le KOFIC cherche d’autres solutions : par exemple, il a récemment organisé de très efficaces outils de statistiques nationales, indispensables pour lutter par la preuve contre la diffusion du cinéma américain et permettre le fonctionnement du bouche-à-oreille. Cet outil intéresse beaucoup Taiwan, Hong Kong, le Japon, tous les cinémas d’Asie de l’Est qui, forts d’un cinéma national très populaire - souvent des « cinémas de genre » - cherchent à s’exporter davantage… et se retrouvent tous les ans sur la scène désormais très importante du festival de Pusan en Corée, symbole de cette dynamique.
Ainsi, l’enjeu du marché coréen est un enjeu international. Tout d’abord parce que la Corée sera devenue, sur la scène mondiale, un acteur essentiel pour la défense de la diversité culturelle, aux côtés de pays comme le Canada et la France, et à armes égales pour promouvoir des initiatives telles que la Convention de l’UNESCO. Ensuite parce qu’elle polarise, en Asie, toutes les initiatives de pays qui ne sont plus des pays émergents mais de véritables puissances industrielles.
En Corée, l’effort économique en faveur du cinéma a été renforcé par le poids affectif qu’il représente dans ce pays blessé par son passé de dictature et par la partition avec la Corée du Nord, et donc avide d’affirmer son identité. Une politique volontariste comme celle des quotas, qui avait été favorisée par cet état d’esprit national, a peut-être été interrompue de façon trop précoce pour donner sa chance à cet essor. L’économie coréenne, aussi puissante soit-elle, ne suffit pas encore à défendre seule sa production cinématographique.
Pour finir, l’application d’accords de commerce bilatéraux avec les États-Unis donne la désagréable impression d’une régression des institutions internationales, puisqu’elle court-circuite les relations d’égalité entre tous les États garanties par l’OMC.
Sources :
Articles
• I Myung-Hee, « South Korea : freedom or love ? », UNESCO Courier, 27 septembre 2006.
• Magali Payen, « Histoire de l’industrie cinématographique sud-coréenne », Asiexpo.com, 25 février 2006.
• Jean-Michel Frodon, « Une Formule Magique », Centre Culturel Coréen en France, 2005.
• Nicole Vulser, « La diversité culturelle, ennemie des États-Unis », Le Monde, 23 décembre 2004.
• Brice Pedroletti, « Les quotas de films coréens en question, Le Monde, 22 février 2004.
• Ivan Bernier, « Le cadre actuel des échanges culturels », PlanetAgora.org, 2004.
Site internet
• KOFIC, Korean Film Council : www.koreanfilm.or.kr
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