Yékan Honoré GUE
honoreyekan@hotmail.com
Identités culturelles et construction de l’UEMOA
L’Union économique et monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) est l’une des nombreuses organisations d’intégration régionale favorisées par le processus de la mondialisation. Elle est née du traité de Dakar signé le 10 janvier 1994, par les Chefs d’État et de Gouvernements des sept pays de l’Afrique de l’Ouest (le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo – huit, avec l’adhésion de la Guinée Bissau) ayant en commun l’usage de la monnaie du franc CFA.
Dès sa création, elle a pris pour modèle l’Union Européenne, c’est-à-dire qu’elle a opté pour une intégration fédérative. On pourrait déduire de ce choix, la volonté des fondateurs de faire, progressivement, de l’UEMOA, un espace politique, économique et culturel. Mais une telle ambition ne va sans conséquence. Elle invite au cœur du processus de construction communautaire les identités culturelles présentes sur les territoires à intégrer. Et, dans le cas de celle-ci, la problématique que les identités culturelles suscitent prend des tournures particulières. En effet, derrière le vernis d’une langue française commune aux pays (sauf pour la Guinée Bissau) candidats à cette intégration régionale se cache une diversité ethno-linguistique qui elle-même repose sur une diversité culturelle marquée. On a là un agencement de particularités qui commande un examen plus approfondi des caractéristiques culturelles de cette zone avant d’aborder la question de leur prise en compte dans le processus de construction.
I- Les caractéristiques culturelles de l’espace UEMOA
La diversité culturelle et la persistance de revendications identitaires déstructurantes nous paraissent les deux caractères culturels importants de l’espace UEMOA.
A – Diversité culturelle marquée
La diversité ethno-linguistique est l’une des réalités les plus frappantes de l’espace UEMOA. Aucun des États membres de cette zone ne compte moins d’une dizaine d’ethnies. Des pays comme la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso en ont plus de soixante. Ces différentes ethnies sont d’importance variable. Il en existe de petites comme de plus grandes. Parmi ces dernières on pourrait citer les Fons et les Adja (Bénin), les Mossis (Burkina Faso), les Haoussas (Niger), les Ewés (Togo), les Wolofs (Sénégal) les Dioulas et les Baoulé (Côte d’ivoire). La plupart de ces groupes ethniques importants se retrouvent dans plusieurs États membres.
Malgré des échanges entre les différentes aires linguistiques au cours des siècles, les ethnies ou les groupes ethniques ont, très souvent, développé des cultures différentes. Ce phénomène se perçoit encore mieux lorsque leur aire géoculturelle est éloignée. Par exemple, les Akans de Côte d’Ivoire n’ont pas les mêmes mœurs et coutumes que les Wolofs vivant au Sénégal.
Cette différence culturelle (souvent accentuée par les influences et musulmanes) n’est pas toujours source d’enrichissement. Au sein des États hérités de la colonisation persiste encore des revendications identitaires déstructurantes.
B- Persistance des revendications identitaires déstructurantes
Les États membres de l’UEMOA, à l’instar des autres États de l’Afrique, sont confrontés au défis du vivre ensemble des populations ethniquement et culturellement différentes. En effet, la coexistence d’identités et de traditions culturelles différentes suscite de nombreux problèmes variables selon les États. Dans certains États, cette pluralité d’identités culturelles n’est source que de quelques tensions latentes ou révélées disparates. Dans d’autres, elle conduit à des affrontements ethniques ou à des guerres civiles plus ou moins longs.
Il faut dire que dans cette région du globe, l’éruption des identités culturelles sur le terrain politique et économique conduit à une « ethnicisation » de la vie publique. La compétition pour le contrôle de l’État et des richesses nationales prend la forme d’une affirmation des identités culturelles. De ce fait, les organisations politiques se muent, ou du moins, abritent des mouvements identitaires violents et exclusivistes. Les exemples de la Côte d’Ivoire, du Sénégal (le conflit de la Casamance), du Mali et du Niger (la question Touareg) nous montrent que ce phénomène a un effet déstructurant sur les jeunes États.
Pourquoi et comment en est-on arrivé là?
Tout simplement par un déni des identités culturelles. A leur indépendance, les États de la sous-région, à l’instar des autres États africains anciennement colonisés, se sont dotés de ministères de la culture essentiellement dévoués à la promotion des produits et événements culturels au détriment d’une réelle politique de promotion des identités culturelles originelles et de dialogue interculturel. Le but avoué de cette marginalisation est connu : il s’agissait de faire émerger un citoyen dont l’identité culturelle serait construite par les valeurs et les données linguistiques choisies par l’État et dont les références identitaires ne remonteraient qu’aux indépendances. Cette tentative de destruction et de restructuration de l’identité culturelle originelle de leur population c’est-à-dire cette tentative d’acculturation a été inscrite dans le processus du passage de l’État à la Nation. Mais, il ne s’agit là que d’une tentative, car nous connaissons le résultat. Les références identitaires ante étatiques persistent et même se renforcent en face de l’échec de ce dernier dans son projet de fondre les différences dans un moule national importé et imposé.
Cette expérience fort malheureuse commande à toute structure étatique et, même trans-étatique ou transnationale telle l’UEMOA, de mieux prendre en compte la donne culturelle dans son processus d’intégration économique, démographique et territoriale.
II- La prise en compte des identités culturelles dans la construction de l’UEMOA
La prise en compte des identités culturelles consistera, pour les institutions de l’UEMOA, à mettre en place une politique de dialogue des cultures. Il s’agit là d’une politique ambitieuse qui va au-delà de sa vision culturelle réductrice actuelle.
A- Aller au-delà de la politique culturelle actuelle
Depuis 2003, l’UEMOA compte en son sein un département de l’action culturelle. Ce service gère un programme d’actions communes pour la production, la circulation et la conservation de l’image au sein des États membres de l’UEMOA adopté en juin 2004 à Bamako dans le cadre de la réunion de ses ministres de la culture et de la communication et de l’information. Ce programme vise à donner aux États membres une capacité pérenne de produire et de diffuser des images audiovisuelles et cinématographiques. Plus précisément, il s'agit de poser les bases dynamiques d'un cadre juridique et économique du secteur de l'image et de mettre en place des mécanismes de financement appropriés au développement de l'industrie audiovisuelle et cinématographique communautaire.
Par ailleurs, ce service mène, actuellement, une étude d’identification d’une politique communautaire des arts et de la culture dans l’espace UEMOA susceptible d’appuyer les politiques nationales des Etats membres, de promouvoir et de soutenir leurs initiatives et actions culturelles.
Cette politique culturelle de la Commission de l’UEMOA qui marginalise et ignore la question des identités culturelles dans la problématique culturelle, et qui se focalise sur l’aspect économique de la culture au détriment des aspects démographique et social, ressemble fort étrangement à celle adoptée par ses États membres. Sans préjuger du destin de cette communauté en construction, les mêmes causes risquent de produire les mêmes effets. La reproduction d’une telle politique produira les mêmes effets au niveau supranational à savoir plus de déstructuration, plus de perte de cohésion, plus de captation ethnique du pouvoir dans les structures et institutions transnationales, plus de remises en cause du fait de l’intégration. Et, à notre avis, ce n’est pas le but économique de l’Union formulé dans le traité de 1994 qui modifiera ce destin orageux. D’ailleurs, il est aujourd’hui acquis que le paradigme du marché et de la rationalité instrumentale reposant sur l’idée d’un homo oeconomicus rationnel c’est-à-dire d’un «idiot culturel » dont les actions et choix relèveraient d’une démarche d’objectivation des conduites extérieures n’est qu’autisme économique. Les structures, mêmes économiques, n’échappent pas aux contraintes culturelles : tous les acteurs du marché, personnes physiques, opèrent leurs choix à travers des schémas organisés par un processus psychologique et socioculturel prédéterminés.
Une autre politique culturelle est donc nécessaire. Elle pourra prendre toutes les formes possibles. Il suffit qu’elle intègre le dialogue des cultures, gage d’une prise en compte des identités culturelles originelles des populations.
B- Promouvoir le dialogue interculturel
Une politique culturelle globale intégrant le dialogue des cultures est salvatrice pour une communauté culturellement composite grâce à ses vertus. Et, ce qui la rend vertueuse ce sont ses exigences. D’abord, le dialogue interculturel suppose que soient identifiées les identités culturelles de l’espace géographique cible. Pas de dialogue sans relation entre des identités mutuellement connues et reconnues. Il y a là une démarche qui induit à une reconnaissance de leur existence et de leur rôle dans le processus de construction transnationale. Elle évite donc toute entreprise de marginalisation source de rancœur et de révolte
Ensuite, le dialogue interculturel suppose la rencontre de l’autre, de l’autre culturellement différent. Cette rencontre suscite des échanges ; donc aplanit les malentendus. Elle crée également des liens ; ce qui apaise la peur de l’autre (ou de ce que sa présence peut susciter) qui est très souvent l’arme brandie par les politiciens opportunistes (ou les seigneurs de la guerre) pour rallier les populations à leur projet funeste.
Enfin, le dialogue interculturel oblige les institutions ou organisations qui la promeuvent à construire un cadre dans lequel les représentants des unités culturelles différentes apprendront, exigence du débat public, la culture démocratique et le respect des valeurs et opinions contraires.
Au-delà de ses vertus, la mise en place d’une politique du dialogue interculturel comporte un double avantage. Premièrement : celui de ne pas laisser au spontané la socialisation entre gens de même sphère géographique. Elle manifeste donc une prise en main de l’animation des relations entre les identités culturelles et la communauté en construction.
Deuxièmement : celui de ne pas exclure une politique de promotion de l’industrie cultuelle. Ces deux politiques constituent les deux faces d’une même pièce : la première unissant les diversités culturelles, l’autre affirmant et défendant l’unité culturelle diversifiée dans l’environnement mondialisé.
Bibliographie
Armand MATTELART, Diversité culturelle et mondialisation, La Découverte 2007.
Jean-Marc SIROEN, La régionalisation de l’économie mondiale, La Découverte 2004.
Roland GARNIER et Marine ROBERT, Culture et Structure économique, Economica 2002
Riva KASTORYANO, Quelle identité pour l’Europe : Le multiculturalisme à l’épreuve, Presse de Sciences Po.
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