Le combat de la Francophonie pour la diversité culturelle dans la mondialisation
Le processus de mondialisation n’est pas un phénomène nouveau, mais son accélération et son accentuation sont particulièrement visibles depuis quelques décennies. Le formidable développement des nouvelles technologies a permis la multiplication des échanges (que ceux-ci concernent le secteur économique, la culture, les connaissances… etc.), et la vélocité toujours plus grande des informations a rapproché les populations du monde tout en accroissant les interdépendances entre les peuples et les économies.
Ce phénomène de mondialisation n’est donc plus à nier ou même à rejeter, il s’agit d’une réalité inéluctable avec laquelle l’Homme va devoir apprendre à composer. Bien que cette dynamique ne soit plus contestable aujourd’hui, la manière de l’orienter, de la conduire et de la penser peut encore évoluer. Il est même sans doute nécessaire que ces dernières changent, car la mondialisation est trop souvent envisagée sous un aspect purement économique (où l’idée de profit prévaut sur le reste) et rarement dans une dimension culturelle. Or, c’est probablement au niveau culturel que s’opèrera le grand virage qui permettra à la mondialisation d’épouser des formes plus humanistes et pacifiques. Néanmoins, il semble peu pertinent de parler aujourd’hui d’une « mondialisation de la culture ». Il faut plutôt souligner la dimension culturelle de ce processus.
En effet, plus que la question « comment commercer ensemble ? », la question « comment vivre ensemble ? » représente le défi majeur de ce monde en perpétuelle mutation.
Pour répondre à cette question, il convient d’aborder la mondialisation sous un angle culturel : les cultures constituent les sociétés, ce sont des systèmes symboliques qui permettent aux groupes humains de se reconnaître mais aussi de se distinguer. Elles ont également une portée individuelle et influent sur l’identité des individus, sur leur manière d’agir ou de se définir les uns par rapport aux autres. Les cultures ne sont pas figées, elles sont évolutives, s’adaptent continuellement et se façonnent au fil du temps.
Elles sont souvent conceptualisées à travers un cadre étatique, les nations étant généralement considérées comme leurs berceaux naturels. Par conséquent, elles subissent elles aussi pleinement les effets de la mondialisation (car ce processus remet en cause la notion d’Etat-nation en court-circuitant les frontières étatiques et en les rendant de plus en plus poreuses). Les différentes cultures n’échappent donc pas à ce phénomène, et nous assistons à la formation d’un nouvel environnement global mettant en contact des systèmes distincts, des idées, des valeurs, des représentations et des modèles qui étaient jusque là indépendants ou étrangers. Cela va mettre en exergue les différences existant entre les cultures et va, du même coup, leur conférer une portée stratégique et politique.
Mais cela va également souligner la grande diversité culturelle qui existe à travers le monde.
Face à l’uniformisation culturelle engendrée par la mondialisation, de nombreux groupes humains se sentent menacés et l’on observe des crispations, des mouvements de défense ainsi que des replis identitaires de plus en plus importants. Ces réactions témoignent de la nécessité de prendre en compte les différentes cultures et de respecter les identités de chacun.
Pour répondre à ce défi, les aires géoculturelles semblent les mieux placées : de par leur essence et leur cœur de métier, elles sont prédisposées à agir dans ce domaine. La Francophonie, notamment, a un rôle particulièrement important à jouer : en effet, la prise en compte de l’élément culturel est à la base de ses fondements et elle a fait de la diversité culturelle l’un de ses grands chevaux de bataille. Il s’agit donc d’un objet d’étude privilégié pour traiter conjointement des problématiques de la culture et de la mondialisation, et c’est pour cette raison que nous avons choisi de nous pencher plus particulièrement sur ses actions en la matière. En cherchant à identifier comment le combat de la Francophonie pour la diversité culturelle s'exprime concrètement, et quelles sont les limites de sa mise en œuvre.
Pour cela, nous reviendrons brièvement sur les valeurs et les principes qui ont conduit la Francophonie à faire de la culture un élément majeur - et de plus en plus politisé - de son engagement sur la scène internationale. Puis nous reviendrons sur quelques-unes de ses réalisations concrètes afin d’en observer les aspects positifs, mais également les difficultés et les limites.
Comme nous venons de l’évoquer, l’aire géoculturelle francophone a une fondement humaniste et a fait de la culture un de ses piliers essentiels. Dynamisée par quatre leaders de l’indépendance d’anciennes colonies françaises dans les années 1950 (Senghor, Bourguiba, Sihanouk et Diori), la Francophonie est devenue bien plus qu’une simple communauté de populations ayant la langue française en partage. Elle renvoie à un ensemble de valeurs, à un idéal humaniste et de métissage dans lequel les cultures ont une place centrale. La prise en compte de la dimension culturelle, la revendication de sa primauté et la promotion de sa diversité font partie des fondements majeurs de l’aire géoculturelle francophone. Cette dernière suit le concept de civilisation de l’Universel développé par Senghor, qui explique que l’accès à l’Universel se fera par la synthèse des différences et le dialogue des cultures.
En ayant toujours privilégié le culturel sur l’économique, la Francophonie est donc prédisposée à agir dans ce domaine : elle peut être considérée à bien des égards comme une organisation « leader » ou précurseur en la matière. Elle est un « laboratoire » des organisations de dialogue interculturel. Ces organisations seront, à n’en pas douter, de plus en plus nécessaires pour réguler la mondialisation et lui donner une dimension plus humaine. Dans ce contexte, la Francophonie semble être l’espace le plus structuré, le plus élaboré, et pourrait ainsi faire office de moteur.
Malheureusement pour les aires géoculturelles, le processus de globalisation s’est focalisé sur l’aspect économique, ne laissant que peu de place pour une approche culturelle. Cela a desservi la crédibilité d’organisations comme la Francophonie, ou du moins a fortement réduit leur sphère d’influence sur la scène internationale, ne leur donnant qu’un rôle relativement marginal. Malgré tout, l’espace francophone a souhaité prendre une dimension plus politique afin d’accroître son emprise, tout en restant fidèle à ses principes de base. Dès les années 1960, les quatre pères fondateurs aspiraient à une Francophonie politique, mais la marche fut lente et ne se concrétisa qu’à partir de 1986 (avec le premier Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement ayant en commun l’usage du français, à Versailles). Il faudra ensuite attendre 1997 pour que la dimension géopolitique de la Francophonie s’affirme réellement avec l’élaboration d’une Charte (la Charte de Hanoï).
Depuis, l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) agit activement en faveur de la diversité culturelle et a fait de la culture un élément majeur de sa politique sur la scène internationale. En effet, la dimension culturelle a été largement délaissée par le processus de mondialisation et est revenue récemment sur le devant de la scène de manière problématique. Tout un ensemble de difficultés ont (re)fait surface, s’exprimant de manière plus ou moins violente et entraînant des mouvements de résistance : l’uniformisation des modèles culturels, le respect de moins en moins grand de la diversité, la marchandisation excessive de la culture, les replis identitaires… etc.
Tous ces problèmes engendrés par la « mondialisation culturelle » ont entraîné une prise de conscience, semblant confirmer que les grandes aires linguistiques et géoculturelles avaient désormais un rôle important à jouer. Afin d’aboutir à une mondialisation de paix, humaine et régulée, il paraît nécessaire aujourd’hui d’avoir un monde multipolaire. De ce fait, la création d’un troisième dialogue se révèle de plus en plus indispensable : les dialogues politique et économique ne suffisent plus et il faut développer le dialogue interculturel. C’est aux aires géoculturelles que revient ce défi.
Cela a donc ouvert une « fenêtre d’opportunité » pour la Francophonie, qui a de plus en plus politisé l’élément culturel afin d’en faire un champ d’action majeur de son engagement politique au niveau mondial.
Cette politisation du champ culturel s’est exprimée à travers la mise en œuvre de d’actions diverses en faveur de la diversité culturelle. La défense de la diversité culturelle « consiste en la préservation des cultures existantes mais aussi à une ouverture à toutes les autres cultures » . Plus concrètement, cela va s’exprimer à travers des activités variées : création, production, distribution, diffusion, exposition d’œuvres artistiques et vente de contenus culturels (quelque soit le support ou le produit). Compte tenu des évolutions technologiques, d’autres domaines entrent désormais dans ce champ : le numérique, l’édition, l’audiovisuel (télévision), le cinéma. La Francophonie se mobilise et agit dans chacun de ces secteurs, afin de promouvoir la diversité culturelle mais également de réduire les grandes inégalités qui existent dans ce domaine entre les pays du Nord et du Sud.
Voici quelques exemples concrets des politiques menées par l’OIF : la promotion des arts de la scène, la diffusion et l’échange de produits culturels (l’OIF soutient financièrement des manifestations culturelles comme des tournées musicales ou théâtrales et permet la circulation d’œuvres et d’artistes en prenant en charge les transports internationaux) ; un soutien aux productions audiovisuelles (avec la mise en place en 1988 du Fonds de soutien des longs et courts métrages, des dessins animés et des séries télévisées) qui favorise la production et la diffusion d’œuvres réalisées par des pays du Sud ; l’OIF accompagne également les Etats dans l’implantation de réseaux de lecture publique avec les Clac (Centres de lecture et d’animation culturelle), qui offrent des espaces de culture avec des bibliothèques et des médiathèques ; au niveau littéraire, l’organisation a mis en place des prix qui valorisent et récompensent les meilleures créations et encouragent de nouvelles productions littéraires (avec des dotations pour les vainqueurs, des campagnes promotionnelles ou la publication de l’œuvre) ; dans le secteur des grands médias, la Francophonie tire son épingle du jeu, avec notamment TV5-Monde (qui est un des opérateurs directs des Sommets), ou RFI (Radio France Internationale) qui émettent toutes deux sur les cinq continents et sont de véritables miroirs de la diversité culturelle ; enfin, la politique linguistique, qui revêt une grande importance, car les langues représentent un élément essentiel des cultures et en sont les vecteurs. La communauté francophone, qui repose sur le partage d’une langue commune, le français, est d’ailleurs une véritable mosaïque linguistique. L’OIF a bien pris conscience de cela et favorise ainsi le plurilinguisme au sein de l’espace francophone avec, notamment, le développement d’écoles bilingues en français et en langue nationale (sur le continent africain).
En mettant en place un ensemble de Fonds, d’aides financières et/ou d’infrastructures favorisant les productions culturelles (de natures différentes : cinématographique, littéraire, scénique, journalistique, audiovisuelle… etc.) ainsi que leur diffusion et leur échange, l’OIF reste fidèle à ses valeurs et agit pleinement en faveur de la diversité culturelle au sein de l’espace francophone.
Parallèlement à cela, la Francophonie souhaite également sensibiliser ses membres aux bénéfices que peuvent apporter les industries culturelles dans le développement socio-économique d’un pays. Pour les pays du Nord (et particulièrement les Etats-Unis), la culture est un secteur primordial en termes de revenus, d’emplois et d’exportation. L’OIF estime donc qu’il est essentiel de valoriser le potentiel des industries culturelles du Sud et de sensibiliser les décideurs politiques de la nécessité d’intégrer l’économie de la culture dans leur stratégie de développement. Néanmoins, la Francophonie défend l’idée que les biens culturels ne doivent pas être considérés comme de simples marchandises ou des « produits comme les autres ». Cela nous mène vers le second grand volet de son action politique, sur la scène internationale cette fois.
En effet, la Francophonie s’est engagée activement dans le combat pour la diversité culturelle au niveau mondial en jouant un rôle précurseur : en 2002, lors du Sommet de Beyrouth, elle avait appelé à la mise en place d’instruments juridiques internationaux afin que la culture soit affranchie des règles du commerce international. Cette initiative était une réaction face au projet de libéralisation des biens et services culturels au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce. Depuis le cycle de négociations d’Uruguay de l’OMC, l’affrontement entre européens et américains sur l’exception culturelle avait été propulsé sur le devant de la scène, les Etats-Unis proposant d’appliquer les règles de libéralisation du commerce international au secteur culturel. Combattant cette position, la Francophonie est alors devenue un véritable moteur dans l’élaboration et la préparation de la Convention pour la diversité culturelle réalisée à l’UNESCO (en mettant notamment des experts juridiques à sa disposition et en favorisant une coopération active avec les espaces lusophone, hispanophone et arabophone). Elle a défendu la diversité culturelle au plus haut niveau diplomatique et dans les milieux économiques, elle a apporté un soutien à différentes coalitions d’artistes et d’associations. En étant l’une des initiatrices majeures de cette convention, la Francophonie a remporté un véritable succès puisque celle-ci fut adoptée en octobre 2005 à 148 voix contre 2 (seuls les Etats-Unis et Israël avaient voté contre) et 4 abstentions.
La finalité de cette convention est de conférer à la culture un statut juridique et de s’opposer à la domination normative de l’OMC qui souhaite libéraliser le commerce culturel. Elle entend défendre la diversité culturelle dans le droit international selon 3 principes : « en reconnaissant la valeur spécifique des biens et services culturels ; en légitimant le droit souverain des Etats de décider de leurs politiques culturelles ; en établissant une solidarité culturelle internationale » . Le nombre important de ratifications (62 Etats) a permis à la convention d’entrer en vigueur le 18 mars 2007 et de déterminer les grandes orientations de son application (lors d’une conférence au siège de l’UNESCO au mois de juin de cette même année). C’est désormais aux Etats parties de lui donner vie, de la dynamiser et de la mettre en œuvre. L’OIF continue de son côté à inciter les pays n’ayant pas encore ratifié la convention à le faire, afin d’accroître encore plus son potentiel d’action et d’influence.
La Francophonie reste donc en adéquation avec ses valeurs et agit activement en faveur de la diversité culturelle. Tout d’abord en son sein, avec le développement de politiques ciblées dans des domaines divers (audiovisuel, littérature, cinéma, presse, musique, linguistique, arts vivants… etc.), principalement en apportant des aides aux pays du Sud. Bien que ces politiques soient très positives dans leur esprit, il faut néanmoins se poser la question de leur impact réel. Elles semblent en effet trop limitées ou insuffisantes, et il faudrait probablement les appliquer à des échelles plus importantes. Cela soulève le problème des moyens financiers de la Francophonie : elle dispose de ressources limitées qui ne lui permettent pas de développer davantage ses politiques, d’asseoir une véritable influence et d’améliorer la médiatisation et la visibilité de ses actions. Cela lui apporterait pourtant un surplus de reconnaissance mais également de crédibilité sur la scène internationale.
La Francophonie œuvre également au niveau mondial, avec une mobilisation et une participation très importantes à l’élaboration de la convention de l’UNESCO pour la diversité culturelle. Comme nous l’avons souligné précédemment, ce combat porté par les francophones a été un véritable succès. Cependant, il est là encore possible de questionner l’efficacité de cette initiative : qu’a-t-elle apporté de nouveau dans les faits ? A-t-elle abouti à des avancées concrètes ou correspond-elle à un engagement sur le papier, non suivi d’actions ? Bien qu’elle représente une étape importante dans la défense de la diversité culturelle, cette convention n’est que le point de départ d’une dynamique qui doit être confirmée et approfondie. Elle entend notamment protéger les industries culturelles nationales et laisser aux pays la liberté de mener leurs politiques culturelles comme ils le souhaitent. Il y a donc aujourd’hui le risque d’appréhender la diversité culturelle sous un aspect commercial et de la réduire à la recherche d’une protection des industries culturelles face à l’action des puissants ressorts capitalistiques (essentiellement ceux des Etats-Unis avec leurs films, médias ou livres).
Cette dimension – bien qu’importante – représente une limite (car les cultures ne peuvent être réduites aux industries et aux politiques culturelles étatiques) et renvoie à la primauté des intérêts économiques : en effet, malgré une prise de conscience progressive, la sphère culturelle demeure secondaire par rapport à la sphère économique qui domine toujours les logiques de la mondialisation. Tous ces éléments réduisent le champ d’action et l’influence des aires géoculturelles. Malgré tout, la Francophonie reste la plus structurée, la plus apte à agir dans ce domaine et continue de se mobiliser pour la sauvegarde des valeurs individuelles, humaines, régionales et nationales. Elle s’oppose à l’uniformisation culturelle engendrée par l’hégémonie anglo-saxonne et veut être « un espace de dialogue, de coopération et de partenariat dans le plus profond respect de la diversité » . Pour cela, elle a politisé la problématique culturelle et en a fait un volet essentiel de son action. Elle entend ainsi fonder progressivement son rôle de médiatrice culturelle et politique entre les nations. Toutes ces initiatives sont positives et paraissent nécessaires pour aboutir à une mondialisation plus maîtrisée, équilibrée, humaine et respectueuse des différentes cultures et identités.
Cependant, dans ce contexte de mondialisation économique, la Francophonie se retrouve confrontée à des difficultés majeures telles qu’un manque de reconnaissance, un manque de visibilité et un manque important de moyens. Elle cherche donc à accroître le plus possible son influence en tant qu’entité géopolitique en s’élargissant (vers des pays non francophones) ou en variant ses champs d’action (elle œuvre par exemple dans le domaine de l’environnement et du développement durable). Mais cela risque, à terme, d’entraîner sa dilution et un recul de la dimension culturelle dans l’espace francophone. Or, si une organisation ne se concentre pas sur son cœur de métier, elle est amenée à décliner.
Les défis sont donc nombreux et vont nécessiter de grands efforts : si la Francophonie souhaite que la dimension culturelle soit plus prise en compte dans le processus de mondialisation, elle va devoir se mobiliser autour d’un vrai projet. Pour cela, il faudra qu’elle remette son cœur de métier (à savoir la culture et l’avenir des parlants français) au centre de ses problématiques, qu’elle mobilise ses énergies autour de cette ambition et qu’elle se donne de véritables moyens de mener des politiques innovantes en la matière.
Nicolas Boit Nicolas.Boit@univ-lyon2.fr
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