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Forum PlanetAgora
1.1 Mondialisation et cultures : quels enjeux?
1.2 De «l'exception culturelle» au pluralisme culturel

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  Message publié le le 17/06/2002 à 23:22:32 par Joël Augros - lu 5034 fois
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Pour avancer sur le débat du pluralisme culturel, il faut être capable de se décaler. Faire un pas de côté permet de renouveler sa vision comme devant un paysage que l’on a trop regardé, pour lequel on est blasé et que la vision à une autre heure du jour, sous une nouvelle lumière, d’un poste d’observation légèrement différent permet de revoir dans toute sa beauté.
Ainsi la contribution de Boubacar Boris Diop est-elle essentielle pour qui, en France notamment, considère que l’unique élément fondateur du débat sur la diversité culturelle est constitué des seuls accords Blum-Byrnes de 1946.
Or, il y eut en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, à la même époque, des débats aussi passionnés autour des mêmes enjeux. Or il y eut longtemps auparavant les accords Parufamet (en 1926 !) où les Allemands craignaient une « américanisation » de leurs films (alors qu’il y aura par la suite une « germanisation » des films américains par le biais des immigrés allemands à Hollywood). Un décalage dans l’espace européen et dans le temps est donc déjà nécessaire.
Mais s’en tenir à l’Europe n’est pas suffisant. On reste alors confiné à une vision du monde où l’Atlantique est au centre comme sur ces planisphères vendus en Europe. Les autres contrées, rejetées en périphérie de la carte sont alors considérés au mieux comme des supplétifs du combat de « résistance » contre Hollywood. Ils résistent - ah ! les braves gens....Et ce n’est au fond guère différent des textes coloniaux louant l’ardeur au combat des tirailleurs sénégalais ou des soldats annamites lancés contre la barbarie de ceux d’en face.
En restant centré sur l’Europe, on méconnaît alors deux vérités essentielles :
Hors Europe, on produit des images que l’on regarde. Les Européens commencent à savoir bien entendu que l’Inde ou Hong Kong ont une cinématographie importante. Mais la production de Thaïlande, des Philippines, de Sri Lanka reste ignorée. Or ces pays produisent et regardent leurs propres images ou éventuellement celles de leurs voisins. De même, le Nigeria produit à tout crin sans doute 600 titres par an - oh certes ce n’est pas en 35mm sur pellicule argentique, c’est en vidéo - mais le Nigeria produit ses images et les habitants se voient à l’écran. A cet égard, le débat sur la domination américaine se nourrit le plus souvent de statistiques exprimées en chiffre d’affaires et en dollars. Ainsi l’Unesco nous apprend dans une étude de 2000 que les Etats-Unis ont une part de 85% du chiffre d’affaires du cinéma mondial. Mais le Français paye sa place 5,97$ en moyenne en 1998, l’Etats-unien 4,69, le Japonais 10,26 alors que l’Indien dépense 0,15$ en salle, le Philippin 0,72, le Kenyan : 0,10, l’Egyptien : 0,90.... Une étude prenant en compte le nombre d’entrées réelles de chaque cinéma serait évidemment tout autre. Que l’on songe que la moitié des habitants de la planète sont Chinois ou Indien, deux populations encore peu exposées au cinéma américain (même si Hollywood pointe le bout de son nez en Chine).
Seconde vérité méconnue, ou cachée. Ces images que les Américains vendent dans le Monde...On aimerait bien les vendre nous même. Combien de fois ai-je entendu exprimer le regret que Charles Pathé n’ait pas su maintenir la domination française sur le cinéma d’avant la Première Guerre mondiale. Mais dans quelle situation était on alors ? La France dominait le monde cinématographique, Pathé avait des comptoirs dans tous les pays... Allemands, Russes, Etats-uniens, Africains des pays colonisés voyaient des films français. En quoi fondamentalement était-ce mieux pour eux que de voir des films américains ?
La seule explication qui pourrait se tenir dans ce cas c’est d’affirmer que, par nature, la culture française est meilleure que la culture d’une autre pays, américaine en l’occurrence. La dépossession du marché cinématographique de Vincennes par Hollywood serait alors un retour à la barbarie. C’est une position possible. Je ne la partage pas et je gage que la grande majorité des participants à ce forum non plus.
Reste alors la seule explication valable. Ce qui est gênant c’est que le grand marché américain nous a échappé, puis d’autres ensuite. C’est-à-dire qu’en fait ce qui nous manque c’est ce que les Américains nous ont pris : un marché, des recettes.... C’est donc que la culture est une marchandise également.

Car là aussi, il convient de clarifier le débat. Le slogan « la culture n’est pas une marchandise » est un slogan mobilisateur mais il ne décrit pas la réalité. « La culture ne devrait pas être une marchandise », « la culture est une marchandise mais pas comme les autres » seraient plus proche de la réalité. Entendons-nous, je ne considère pas qu’il s’agisse d’un bien, je ne me réjouis pas de cet état de fait... mais faire comme si la culture n’était pas aujourd’hui, dans la plupart des pays, dans la plupart des domaines culturels une marchandise est faux et ne permet pas d’appréhender la réalité. Or, il faut justement l’appréhender du mieux possible si l’on veut lutter pour la changer. Car « en face », AOL-TW, Vivendi-Universal, Disney, Sony, Bertelsmann, News Corp. considèrent que c’est une marchandise et fonctionnent ainsi. Le développement du capitalisme moderne, qu’on le veuille ou non encore une fois, tend à marchandiser un grand nombre d’activités humaines : l’activité physique, les loisirs, le corps, le vivant....
On ne peut, par exemple, comprendre le fonctionnement du système d’aide français au cinéma si l’on considère que ce système est un système d’aide à la culture. Il l’est, mais seulement en partie. La plus grande part de ce système est un système d’aide automatique, destiné à défendre l’industrie du cinéma. Une situation que le Directeur du CNC en France, Denis Kessler, revendique sans détour. Il faut aller au bout de ce raisonnement : la culture française, comme la culture américaine, est une marchandise.


Que l’on ne se méprenne pas sur le sens de ce texte rédigé trop hâtivement. Il ne s’agit pas de considérer que la lutte pour la diversité culturelle est mauvaise ou autre... mais de considérer qu’elle ne peut être gagnée qu’en partant de bases de compréhension claires. Dans un premier temps, arrêtons nous, faisons un pas de côté et observons avec un oeil neuf une autre perspective. Il sera temps ensuite d’examiner les moyens d’actions nécessaires pour empêcher que la culture ne reste une marchandise.



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décalage Joël Augros23:22 le 17/065034
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