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Forum PlanetAgora
1.1 Mondialisation et cultures : quels enjeux?
1.2 De «l'exception culturelle» au pluralisme culturel

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  Diversité linguistique
  Message publié le le 29/07/2010 à 10:16:28 par Jean-Pierre ASSELIN - lu 6019 fois
Comment développer une stratégie d’apprentissage des langues favorable au multilinguisme ?


Jean-Pierre Asselin de Beauville
Ex vice-recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie

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La promotion de la diversité linguistique revient régulièrement dans l’actualité (voir par exemple l’article “Identité nationale et langue française-La promotion de la diversité linguistique du monde est solidaire de celle du français” signé par Claude Hagège dans le Journal “Le Monde” du 9 mars 2010). On peut relever au moins deux raisons à cela :

- La première est liée à la disparition continuelle de langues. Selon les linguistes, sur les 6800 langues répertoriées dans le monde (dont environ 2000 en Afrique), une langue disparaitrait toutes les deux semaines. Soit 240 langues en 10 ans. Selon l’UNESCO, en Inde, 196 langues sur les 1635 recensées, seraient actuellement menacées de disparition. Ce serait le pays où la diversité linguistique est la plus menacée dans le monde contemporain (voir l’article « La diversité linguistique de l’Inde recule », par Julien Bouissou dans « Le Monde » du 1er mars 2010).

Ce phénomène est inquiétant à plus d’un titre, notamment parce que, avec l’extinction d’une langue, c’est toute une culture qui s’éteint. Ceci est encore plus dommageable lorsque il s’agit d’une culture orale qui ne laisse donc aucune trace écrite. Il y a bien sûr, de nouvelles langues qui naissent (argots des banlieux, langages spécifiques des SMS, des courriels, nouveaux créoles (spanglish, globish,…)…), mais elles ne compensent pas la disparition des plus anciennes. Ces disparitions peuvent s’expliquer, en partie par l’extinction des populations qui parlent ces langues.

Cependant, d’autres phénomènes contribuent à ces morts linguistiques. Il s’agit de l’effet combiné de la dilution sociale des communautés et de l’hégémonie de la langue anglaise ou plutôt de l’anglo-américain. Ce phénomène est accéléré par le développement de la mondialisation. Plus les communautés linguistiques sont amenées à échanger, à communiquer, et plus elles ont tendance à adopter une langue de communication commune qui est actuellement celle qui s’impose au monde, soit l’anglo-américain. Par le passé et, dans une moindre mesure, puisque la mondialisation n’avait pas encore atteint le niveau contemporain, on peut considérer que le latin, puis le français ont joué ce rôle de « lingua franca ».

- La seconde raison susceptible d’expliquer l’intérêt porté à la promotion de la diversité linguistique me semble en relation directe avec la question identitaire.

Il est bien connu aujourd’hui que, plus on amène les cultures à se côtoyer, à se fréquenter, et plus le besoin de se situer par rapport à l’autre se fait sentir. Comme disait Socrate, « Connais-toi toi-même et tu connaitras l’Univers et les Dieux ». Ce besoin peut même conduire, lorsqu’il est exagéré, au risque d’élévation de « murs identitaires » comme cela a été analysé par plusieurs auteurs (Amin Maalouf, Dominique Wolton, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, JP Asselin de Beauville et Jean-Louis Hiribarren…).

L’être humain, dès qu’il perçoit les éléments de son environnement éprouve la nécessité d’« identifier », parmi ces éléments, ses semblables notamment, afin, dans un premier temps au moins, de pouvoir se solidariser de ceux-ci pour mieux faire face aux difficultés qui peuvent l’assaillir. L’identification revêt deux aspects complémentaires et intimement liés, qui d’un côté sont en relation avec la construction de la personnalité de l’individu et de l’autre, en lien avec sa sauvegarde, sa protection. La langue étant un élément essentiel de l’identité, on peut alors comprendre que la protection de l’identité soit en relation intime avec la promotion de la diversité linguistique.

Le fait contemporain le plus significatif de cet intérêt mondial pour la diversité culturelle et linguistique est, sans nul doute, l’adoption, en octobre 2005 par l’Unesco, de la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Il est remarquable que ce document ait pu être signé par la quasi totalité des pays membres, à l’exception des États-Unis d’Amérique et d’Israël. Ce texte indique bien, dans son préambule que “…la diversité linguistique est un élément fondamental de la diversité culturelle…”.

Face à cet attrait, il est normal de se demander quelles sont les mesures effectives prises par les pays en faveur de la concrétisation de la diversité linguistique.

On observe une large mobilisation visant à protéger le patrimoine linguistique mondial (l’Université de Londres enseigne les langues en danger, la Fondation Volkswagen en Allemagne finance des recherches sur les langues menacées, le Rosetta Project en Californie vise à collecter des échantillons de langues en perdition, l’Université de Lyon-II en France documente les langues menacées, la Fondation Chirac en France travaille à la survie des langues menacées…) mais les initiatives en faveur de la pratique effective du multilinguisme souffrent partout de restrictions budgétaires et surtout d’une absence de volonté politique de la part des États et Gouvernements. Le monde entier semble admettre l’idée simpliste du « tout anglais » comme s’il allait de soi que cette façon de faire respectait la diversité linguistique.

Selon la Direction générale de l’éducation et de la culture de la Commission européenne, pour pouvoir répondre adéquatement aux impératifs du monde économique, les établissements scolaires de la plupart des pays ont tendance à offrir l’anglais comme première langue étrangère.

Quelques-uns vont même jusqu’à l’imposer. L’étude établit un état des lieux très précis sur les langues les plus étudiées dans les différents systèmes éducatifs européens. À l’école primaire, huit pays imposent l’anglais comme première langue étrangère obligatoire (le Danemark, la Grèce, les Pays-Bas, la Suède, le Liechtenstein, la Norvège, Chypre et la Lettonie).

Même dans les pays où le choix entre plusieurs langues étrangères s’avère possible, les statistiques montrent que l’anglais reste la langue la plus choisie. La grande majorité des élèves apprennent l’anglais au Portugal (93%) et en Espagne (71%). Plus de la moitié l’apprennent en Finlande (63%), en Suède (62%) et en Autriche (56%). Dans les pays en préadhésion, l’anglais est aussi très présent comme première langue étrangère, mais avec des pourcentages inférieurs à ceux de l’Union. C’est en Estonie (44%) et à Chypre (36%) que l’on trouve les valeurs les plus élevées. En Lituanie, en Hongrie, en Pologne et en Slovénie, le pourcentage des écoliers apprenant l’anglais se situe autour de 20%.

En France, à l'école primaire, l’anglais représente actuellement 76 % des classes de cours moyen (19 % pour l’allemand, 1,8 % pour l'espagnol, 1,6 % pour les autres langues vivantes étrangères telles que l'arabe, l'italien, le portugais, le néerlandais et 1,5 % pour les langues régionales) alors qu'il concerne 90 % des élèves de 6ème.

Les universités proposent partout des cursus en langue anglaise et de plus en plus fréquemment. La recherche scientifique est déjà pratiquement unilingue anglophone pour les communications orales et les publications écrites. Cette situation plaçant systématiquement les scientifiques non anglophones par leur langue maternelle dans une situation d’infériorité dont les conséquences plus ou moins graves sont souvent ignorées ou minimisées.

Les écrans et les radios sont envahis par les productions issues des États-Unis d’Amérique et les films sont de moins en moins post-synchronisés au profit de sous-titrages dans la langue du pays. Dans le monde industriel et commercial, l’anglo-américain domine.

Si l’on observe les comportements des délégations des pays membres de la Francophonie lors du débat général de la 62éme Assemblée générale de l’ONU (25 septembre -3 octobre 2007), on note que près de 66% des délégués se sont exprimés dans une autre langue que le français. Au nom du respect de la diversité linguistique, ce pourcentage pourrait être accepté. Malheureusement dans 67% de ces cas c’est l’anglais qui était choisi ! Si maintenant, on dénombre les textes fournis par ces mêmes délégations, on observe que 95% de ces documents étaient rédigés en anglais, 50% étant établis en français. Lors de la 39éme Conférence générale de l’UNESCO (16 octobre-3 novembre 2007), le comportement des délégations ressemblait beaucoup à celui observé pour l’ONU. En effet, seuls 42% des délégués de la Francophonie se sont exprimés en français alors que 41% des documents distribués étaient rédigés en anglais. A la Commission européenne, la part des documents d'origine rédigés en français est passée de 40,4% en 1997 à 28% en 2003 et sans doute un quart aujourd'hui.

Pour résumer, on peut dire que les États et Gouvernements pratiquent en cette matière un double langage : d’un côté ils favorisent l’apprentissage et la pratique de l’anglais, tandis que, de l’autre côté, ils affirment être partisans du multilinguisme.

Que pouvons-nous faire pour que le multilinguisme devienne plus qu’un simple souhait ou une incantation pieuse, mais bien une réalité ?

Lors du Congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) qui s'est tenu à l'Université de Montréal (Québec-Canada) du 10 au 14 mai 2010, nous avons présenté une stratégie d’apprentissage simple (JP Asselin de Beauville, « Un modèle probabiliste simple pour le multilinguisme ») qui permettrait, si elle était mise en œuvre, de donner une existence réelle au multilinguisme.

Plus précisément, cette approche contribuerait à introduire dans chaque pays une possibilité de communiquer dans différentes langues étrangères (et pas seulement en anglo-américain) supérieure à celle existante. La base de cette stratégie d’apprentissage des langues est la suivante : chaque individu (ou élève) apprend un nombre "q" (de 3 à 5 par exemple) de langues choisies au hasard parmi un ensemble de "p" langues offertes à l’apprentissage. Il est clair que "q" est inférieur ou égal à "p".

Si l’on considère, pour fixer les idées, le cas de l’Union européenne (UE) avec ses 23 langues officielles, il faudrait que les 27 pays de l’Union se mettent d’accord sur un ensemble de "p" langues que chacun d’entre-eux offrirait à l’apprentissage dans son système éducatif. On pourrait imaginer, par exemple, que les dix langues (p=10) suivantes soient sélectionnées : anglo-américain, français, espagnol, arabe, mandarin, portugais, allemand, espéranto, italien, néerlandais.

Il est clair que dans ce modèle on pourrait choisir un nombre différent de langues, de même qu’un autre ensemble de "p" langues. On ne doit pas oublier non plus que, parmi les "q" langues apprises par chaque personne, figure obligatoirement au moins une langue maternelle, ce qui fait, qu’en réalité, ce seront
(p-1) langues étrangères qui seront apprises. Enfin, il faut souligner qu’ici l’anglo-américain figure dans l’ensemble de "p" langues comme une langue parmi d’autres, à égalité avec les autres : contrairement à la situation actuelle, elle ne jouit d’aucun privilège.

Nous avons démontré mathématiquement que cette stratégie d’apprentissage entraîne d’excellentes chances pour que deux personnes prises au hasard puissent communiquer dans une même langue. Ainsi avec p=10 et q= 4 (chaque personne apprend donc trois langues étrangères de son choix en plus de sa langue maternelle), la probabilité cherchée est de 0,928. Il y aurait donc presque 93% de chance que deux européens se rencontrant au hasard puissent communiquer dans une langue qui serait l’une des dix pré-sélectionnées mais pas nécessairement l’anglais ! On peut imaginer tout l’intérêt de cette approche qui permettrait de cesser de privilégier uniquement la seule langue anglaise, qui redonnerait vie aux autres langues de l’espace européen et qui, en conséquence, conduirait à la réalisation d’un véritable multilinguisme européen.

Bien entendu, ce raisonnement s’applique à n’importe quel ensemble de pays, y compris à l’ensemble de la planète. Il est indépendant du nombre de personnes auquel il s’applique. Le véritable problème de cette façon de faire serait que les pays parviennent à s’entendre sur un ensemble de "p" langues que chacun d’entre eux mettrait à disposition au sein de son système éducatif.

Contrairement à l’idée répandue selon laquelle seule une même langue commune de communication (actuellement l’anglo-américain) serait susceptible de permettre aux humains de communiquer dans de bonnes conditions, cette étude montre qu’il existe d’autres stratégies en matière de politique linguistique, surtout si l’on souhaite maintenir dans le monde un certain niveau de diversité culturelle et linguistique.


Références bibliographiques

- Amin Maalouf, Les identités meutrières, Éditions Grasset, Paris, 1998.

- Dominique Wolton, L’autre mondialisation, Éditions Flammarion, Paris, 2003.

- Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent-L’identité nationale hors la loi ?, Editions Galaade, Paris, Institut du Tout-Monde, 2007.

- Jean-Pierre Asselin de Beauville et Jean-Louis Hiribarren, L’identité francophone : utopie ou réalité ?, Édition spéciale de la “Lettre d’information aux membres de l’Agence universitaire de la Francophonie”, n°19, avril 2008.

- Jean Tardif et Joëlle Farchy, Les enjeux de la mondialisation culturelle, Éditions Hors Commerce, Paris, 2006.

- Toshiaki Kozakaï, L'étranger, l'identité – Essai sur l'intégration culturelle, Éditions Payot et Rivages, 2007.


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Diversité linguistique Jean-Pierre ASSELIN10:16 le 29/076019
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